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L’EDUCATION-Initiation

Cet article de Paul TENANG NCHUGON à Brazzaville (Congo) propose une réponse succincte à la question posée par PMM, dans son courriel du 06 octobre 2010, sur la définition du processus complexe qu’est l’ÉDUCATION.

L’ÉDUCATION peut être perçue comme l’ensemble des procédés formant le système par lequel une société (le clan, la tribu, le village ou le  pays) transmet à une personne des apprentissages sur les déterminants de sa culture. Cette personne est un apprenant, d’abord un jeune considéré comme un enfant que l’on initie, instruit ou forme à l’acquisition de ces déterminants pour en faire un adulte, un citoyen capable de participer à la gestion de  la communauté, du clan, de la tribu, du village ou de la cité.

Les principaux déterminants culturels transmis par l’éducation sont : i)- le langage par lequel cette société assure sa fonction de communication, ii)- les savoirs par lesquels elle développe l’acquisition des connaissances, iii)- les savoir faire par lesquels elle transmet les modèles et les compétences, iv)- le partage des rôles qui définit les pouvoirs dans cette société,  v)- les normes et valeurs qui déterminent les échanges les croyances et les comportements, vi)- la solidarité du groupe qui fonde le sentiment d’appartenance de ses membres et enfin, vii)-  la gestion de l’espace et du temps qui déterminent les origines et orientent l’avenir (dire où l’on va, l’histoire) et  le patrimoine foncier (géographie) de cette société.

Ainsi tout homme est le produit d’une ÉDUCATION organisée et dispensée par sa société d’origine (ou résidentielle, de nos jours) pour assurer la pérennité de son système culturel, à travers l’initiation, l’instruction ou la formation. Le  propos d’aujourd’hui traite d’abord de l’Éducation par Initiation.

L’ÉDUCATION PAR L’INITIATION

Dans les sociétés anciennes, l’éducation se fait essentiellement par l’initiation. Celle-ci est collectivement menée par le corps social tout entier (le clan, la tribu, le village), avec pour principal foyer d’apprentissage la cellule familiale et des foyers secondaires que sont les rencontres  et groupes claniques d’exercice commun ou collectif des obligations sociales. L’apprenant, en général un jeune issue de la société, entre dans un processus  plus ou moins complexe fait d’observations, d’imitation, de mémorisation, de répétition et de reproduction,  de contes, de fables et de légendes. Ce processus forge en lui le modèle d’homme que cette société recherche pour s’assurer un développement harmonieux et complet, c’est-à-dire la mission essentielle de l’homme sur la terre, à savoir « garder, cultiver la terre et donner la vie » telle que le définit le récit de la genèse. Ainsi par l’éducation toute société prépare son citoyen à protéger la terre, à produire et à reproduire la création toute entière. Il apprend à dominer le monde qu’il est chargé dans sa mission fondamentale de transformer pour assurer son propre bien-être. Celui qui entre dans le processus de l’éducation est un enfant, un apprenant. Celui  qui en sort est un adulte, un  maître (c‘est à dire quelqu’un qui maîtrise les procédés qui assurent la sécurité et la reproduction de la société dont il est issu). Aussi, dit-on que l’enfance est le père de l’adulte.

Les sociétés anciennes  ont essentiellement assuré l’éducation par transmission  orale ; celle-ci a fondé les traditions de ces sociétés qui sont protégées, reproduites et améliorées au fil de l’histoire et de l’extension spatiale du domaine patrimonial qu’elles acquièrent, conquièrent ou contrôlent. Cette reproduction est le résultat des innovations internes que secrètent les modèles des savoirs et des savoir faire mis en œuvre dans la société, par la créativité de ses maîtres.  L’Éducation par l’initiation façonne d’abord l’habileté manuelle et développe ensuite les facultés psychomotrices de l’apprenant. Elle suscite l’expression de son intelligence affective, source de créativité et de ces innovations internes qui favorisent le renouvellement des modèles technologiques endogènes ou de base (tisser une nasse, un filet ou une claie, forger une hache ou un plantoir… )  et la création des richesses Elle génère des citoyens   facilement identifiables par leurs manières d’être et de faire qui sont semblables. Ces citoyens  qui reconnaissent l’appartenance au même référentiel culturel, d’abord par le langage commun,   forment un même peuple (tribu, village) ou  une même nation (pays).

Ce processus initiatique a d’abord été mis en œuvre dans les premières sociétés sédentarisées, celles de l’Afrique antique, qui ont généré les sciences universelles (cf. Cheikh Anta Diop dans « Nations Nègres et Cultures ou l’Antériorité des Civilisations Noires Africaines ») dans leur grande diversité, plus généralement symbolisées par la géométrie égyptienne (cf. Théophile OBENGA : « La Géométrie Égyptienne »…).

Cette forme d’éducation par transmission orale présente des risques de reproduction infidèle par perte, falsification ou édulcoration des messages éducatifs d’un maître à l’autre et d’une époque à l’autre. Il est essentiellement corruptible  par syncrétisme ou par des apports extérieurs impropres aux déterminants de la culture originelle.  C’est cette forme d’éducation que certaines écoles initiatiques, qui cherchent désespérément à percer de prétendus secrets (perdus) de Égypte pharaonique, veulent perpétuer à travers les sectes et autres loges syncrétiques et hérétiques qui empestent les sociétés contemporaines, principalement en Afrique. Mais l’on rencontre encore en Afrique-même  des cercles d’initiation authentiques dans certaines communautés qui ont conservé la transmission orale de leurs modèles -  comme chez les Saras au sud du Tchad ou  les  Bafoussam à l’Ouest du Cameroun – et luttent pour la conservation de leurs traditions menacées par l’agression coloniale.

Elle peut constituer aujourd’hui le lieu où se secrètent les rejets, les associations ou les assimilations. Le rejet est le reflet d’une éducation reçue dans un groupe pur, refermé sur lui-même avec pour principal vecteur le seul langage propre au groupe social (clan, tribu, village, pays, …). Sa consolidation engendre le tribalisme, le sectarisme, la xénophobie ou le repli identitaire contre toute personne  qui ne revendique pas la même appartenance.  L’éducation qui recourt à une expression multilingue (l’on apprend dans sa famille en Bassa, en Toupuri ou en Fali…, dans le quartier indifféremment  en BuluBafia, Bakueli, Yemba ou en Nufi …)  est par contre le creuset  des associations, de la rencontre pacifique des civilisations du fait du sentiment de la multiple appartenance que portent les citoyens qui en sont les produits.  C’est une des grandes richesses de la nation. Dans ses mémoires, Hamadou Ampate Bâ rapporte qu’à Bamako des années 1910-1920, les enfants issus de tribus différentes jouaient ensemble et s’exprimaient simultanément en Dogon, Dioula, Bambara, Malinke (et pouvaient parler jusqu’à sept langues locales) parce qu’ils partageaient une communauté de vie soudée sur leur commune appartenance malienne  (cf. « Amkoulel, l’Enfant Peulh »). Cela se ressent aujourd’hui dans les rapides progrès réalisés dans l’intégration sous-régionale ouest-africaine. Dans l’Afrique en miniature qu’est le Cameroun, la maîtrise des langues nationales par les enfants les enracine profondément dans leur culture originelle et favorise leur affirmation en tant que citoyens d’un pays aux mille potentiels pour aller à la rencontre des autres civilisations du monde. Le partage de ces langues dans les localités où ils vivent ensemble constitue un puissant ferment de l’unité nationale.

L’exhortation des parents à revitaliser l’expression en langues nationales dans la cellule familiale, ainsi que dans les quartiers des cités cosmopolites, est une des actions à promouvoir dans l’Éducation pour réduire ENSEMBLE les distances claniques et construire une nation véritablement multilingue. L’introduction de l’apprentissage de ces langues dans le cursus de l’Éducation par l’Instruction constituera une des voies proposées dans nos réformes.

A suivre

Brazzaville (Congo), le 26 octobre 2010

Paul TENANG NCHUGONG

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2 commentaires pour L’EDUCATION-Initiation

  • Chloé

    Cet article est d’une grande richesse et d’une grande clarté. Merci aussi de nous rappeler ces grands et célèbres pontes africains qui ont travaillé avec rigueur et sérieux pour mieux faire connaître notre riche civilisation.

    Nous attendons impatiemment la suite de votre article.
    Bravo encore.

  • Il m’est un peu difficile d’apporter un commentaire sur cet excellent article nous éclairant sur une des voies à expérimenter : l’éducation par l’initiation.

    Telle que présentée, l’éducation par l’initiation me semble parfaitement adaptée pour des sociétés à taille humaine, quelque peu refermées sur elles mêmes, complètement à l’ombre de la néfaste pollution urbaine. Elle me paraît difficilement applicable aujourd’hui dans un contexte géographique et démographique complètement différent, où sous le fallacieux alibi du développement, il est déversé dans le moindre village le plus reculé des tonnes de « civilisation moderne » . Il est toujours possible d’apporter des adaptations appropriées.

    Je trouve cependant très positif cet aspect de l’apprentissage de la vie (d’où l’on vient et où l’on va) absolument essentiel pour un jeune enfant. Cela lui donnerait immédiatement des repères pour son futur. Cette découverte des valeurs humaines peut contribuer à une meilleure structuration de la pensée naissante du jeune homme.
    Egalement, l’introduction de l’apprentissage des langues nationales est un atout très appréciable qui apporte une intégration et une reconnaissance plus facile (expérience personnelle)de l’appartenance à une communauté qui se veut unie.

    Cependant, il manquerait à mon avis un liant, un dispositif qui ferait le lien entre les aînés d’aujourd’hui, définitivement façonnés par des décennies de pollution coloniale, et ces nouvelles méthodes afin d’éviter un rejet de leur part.

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